Haute tension entre Ministres

 

 

Les ministres wallons n'échappent pas au syndrome du "Pas dans mon jardin", tant reproché aux associations de riverains en lutte contre les "nuisances" environnementales.

 

Le 5 février 1999, de manière quelque peu surprenante dans un dossier qui semblait en sommeil depuis 3 ans, le Ministre fédéral Poncelet, acceptait les 200 km de nouvelles lignes à très haute tension prévues au plan d'équipement 1995-2005, remanié et présenté en mars 98 par les producteurs d'électricité.

 

Une semaine après, le Ministre régional Lebrun s'opposait à cette décision fédérale au nom de la région wallonne, estimant -sans doute à juste titre- que les nouvelles lignes aériennes à très haute tension à 380 kv étaient presqu'exclusivement érigées en Wallonie alors qu'en Flandre, par contre, le gouvernement régional semblait refuser dorénavant toute nouvelle ligne à haute tension non enterrée.

 

 

La ligne Tihange-Avernas : un peu d'histoire

 

Le dossier resurgit donc spectaculairement dans une querelle au plus haut niveau. Pour bien comprendre les enjeux, il n'est pas inutile de revenir sur les détails et l'histoire de cette ligne à très haute tension.

 

- En février 1995, selon un rapport d'Electrabel*, le projet de ligne à très haute tension entre Tihange et Avernas est présenté comme le premier tronçon d'une liaison Tihange-Lint (dans la région d'Anvers) et est destiné à alimenter une zone délimitée par les villes de Leuven, Tienen, Sint-Truiden, Tongeren, Waremme et Jodoigne et le TGV.

 

- Dans le plan d'équipement 1995-2005 présenté en décembre 1995 par les producteurs, la ligne aérienne à 380 kv s'arrête à Avernas, sans doute suite à l'opposition des Flamands envers toute nouvelle construction aérienne à 380 kv.

 

- Dans sa réponse aux producteurs d'électricité, le gouvernement leur demande de revoir leur copie et d'envisager une ligne souterraine de moindre puissance vers Avernas.

 

- Au comité d'experts chargé d'évaluer leur impact environnemental**, Electrabel soumet un tracé, avec une alternative enterrée sur le tronçon Vinalmont-Avernas, qui se prolonge en territoire flamand, non plus vers Lint mais vers Verbrande Brug pour suivre le plus possible des tracés existants. Les électriciens ne renoncent pas facilement à leur projet initial ; à chaque occasion, ils le remettent sur le tapis.

 

- Selon le communiqué du Ministre Poncelet du 5 février 1999, le gouvernement marque son accord pour enterrer des câbles à 150 kvolts sur le tronçon Vinalmont-Avernas pour alimenter non seulement le TGV, mais aussi la Hesbaye et l'Est du Brabant flamand. De plus toute référence à un prolongement au-delà de Avernas semble ne plus figurer au programme.

Dans le même temps, le gouvernement marque son accord sur des lignes aériennes à 380 kv. entre Tihange et Courcelles et entre Courcelles et Avelgem.

 

 

L'objet de la querelle

 

Dans son opposition au plan accepté par le gouvernement fédéral, le Ministre Lebrun signale qu'il avait proposé la liaison à 380 kv vers Verbrande Brug qui n'a pas été retenue en raison de l'opposition des Flamands à toute nouvelle infrastructure aérienne à 380 kv sur leur territoire. Comme c'est à la région wallonne à qui il appartient de délivrer les permis de bâtir, il y a fort à penser que tout est remis en question. Le Ministre Lebrun semble plutôt se montrer partisan d'un bouclage du réseau par une autre liaison que le dédoublement de Tihange-Courcelles le long de la dorsale wallonne, accepté lui par le gouvernement fédéral. Le risque est donc que la ligne Tihange-Avernas-Verbrande Brug refasse surface, et à 380 kv.

 

Cette situation est sans solution réelle, cette querelle où chacun rejette les pylônes dans le jardin de son voisin masque les véritables enjeux.

 

 

Mais pourquoi construire tant de nouvelles lignes ?

 

C'est le pouvoir et les intentions des producteurs d'électricité qu'il faut éclaircir. Leur discours est pour le moins changeant, seul leur entêtement à construire ces lignes est constant, les raisons en changent selon les interlocuteurs et les circonstances.

 

D'une part, leur acharnement à présenter un axe direct Tihange-Nord du pays, en même temps que leur surprenante facilité à accepter que cette ligne s'arrête à la frontière linguistique dès que les autorités publiques expriment leurs réticences ne font que nous renforcer dans notre idée que les objectifs réels de cette ligne ne sont pas entièrement d'utilité publique. Au contraire l'utilité publique - alimentation du TGV et d'une zone géographique aux délimitations changeantes - est un peu l'arbre derrière lequel on cache la forêt. Dans la perspective de la libéralisation du transport de l'électricité, il est stratégique pour Electrabel de disposer de larges voies de transport de l'électricité entre le Sud où la France dispose d'un excédent et les clients potentiels au Nord.

 

D'autre part, l'argument - systématiquement utilisé - de la nécessité d'évacuer un surplus de production depuis la région liégeoise vers d'autres régions dépourvues de sites de production de l'électricité est pour le moins suspect. Qui, sinon les producteurs d'électricité, ont organisé cette surproduction locale, en même temps qu'ils laissaient se créer un déficit de production à l'ouest de la région wallonne ? La région liégeoise était déjà en excédent lors de la mise en service de la nouvelle centrale gaz-vapeur de Seraing. Evacuer ce surplus n'est en aucun cas d'utilité publique.

 

Si Electrabel a des motifs d'ainsi vouloir rationaliser son processus de production pour d'évidentes raisons économiques, il est un peu rapide de prétendre que cela coïncide avec l'intérêt général. La nécessité de transporter l'électricité d'Est en Ouest le long de la dorsale wallonne est lié à une concentration de la production en quelques sites, sinon un. A un moment où en France et en Allemagne, se pose clairement la question de la sortie du nucléaire en raison des coûts exorbitants du recyclage des déchets et du démantèlement des centrales nucléaires, une meilleure répartition de la production selon d'autres techniques est bien plus cohérent que la poursuite du gigantisme de la production et du transport. C'est en tous cas une meilleure perception de l'avenir et de l'utilité publique à l'échelle de nos régions.

Les plans d'équipement proposés par les électriciens et les arguments invoqués pour les justifier s'inscrivent dans une stratégie d'entreprise. Ce qui est valable pour la santé d'une entreprise n'est pas automatiquement nécessaire du point de vue de la collectivité.

 

 

Qui évalue les besoins en électricité ?

 

Le gouvernement fédéral marque son accord pour la construction de 200 km de nouvelles lignes à très haute tension, soit, mais qui a évalué l'évolution des besoins en énergie électrique, qui fournit les chiffres d'augmentation de la croissance de la consommation électrique ? En la matière les producteurs sont juges et partie ; ils estiment eux-mêmes les besoins. N'ont-ils pourtant pas intérêt à gonfler les besoins pour assurer le nécessaire développement de leurs affaires ?

 

L'objectif d'utilisation rationnelle de l'énergie n'implique-t-il pas qu'il faille plutôt chercher à freiner la croissance de la production électrique. Nous allons plus loin en demandant que ce soit une commission, indépendante des producteurs, qui évalue l'évolution des besoins en énergie électrique.

 

Ainsi le plan d'équipement serait le point de rencontre :

- d'une évaluation impartiale des besoins,

- d'une prise en compte des contraintes de production et de sécurité d'approvisionnement

- et des choix politiques (promotion de l'utilisation rationnelle, diversification des sources d'énergie, respect de la santé, du cadre de vie...)

 

Produire de l'électricité est dangereux (le nucléaire fiable à 100% n'existe pas) et polluant, la transporter via de gigantesques lignes à très haute tension est nocif et destructeur de paysage. Produire en excédent et évacuer les surplus augmentent inutilement ces risques et nuisances.

 

Les Ministres, otages des producteurs d'électricité, donnant le spectacle de leur désaccord, masque la réalité du problème. Prendre en considération le développement durable ce n'est pas démonter quelques lignes à 70.000 volts pour en construire de plus grandes à 380.000 volts. S'il est pertinent de se demander pourquoi la région wallonne devrait accepter ce dont la région flamande ne veut plus, ce n'est pas en poussant tout le monde à accepter leur part de pylônes destructeurs de paysages que s'améliorera la qualité de la vie.

 

 

                             

*Ce document, très éclairant quant aux arguments des producteurs d'électricité est consultable sur internet (cfr. infra)

**Ce rapport d'experts semble au centre de l'argumentation des Ministres, nous ne pouvons que vous en conseiller le lecture.